Ce qui me comble
Tetsu Kosajin m'avait amené là. Je regardais le village. Ken Fuu était là aussi. On a commencé à parler -- pas vraiment de quelque chose en particulier. Taguchi est passé, a demandé qui m'autorisait à être là, j'ai retourné la question sur le mérite. Il n'a pas trouvé grand-chose à répondre. Il est parti.
Ken Fuu m'a dit que les traces de son père, elles étaient sur son front. Pas dans des parchemins perdus, pas dans un temple. Gravées là, directement. Il m'a aussi dit qu'il vivait des souvenirs qui disparaissaient presque aussitôt, comme s'il était coupé du présent, déconnecté de sa propre vie. Je n'ai rien trouvé d'utile à dire à ça. On a continué.
Il a dit que le sceau de Jinan avait fait de moi un prisonnier -- qu'en sellant les émotions, il avait sellé ce qui fait qu'on est humain. Je ne suis pas d'accord. Je suis parce que j'ai une mémoire, parce que j'ai vécu des choses. Je suis parce que j'ai des projets et que j'agis pour les atteindre. L'absence de sentiments ne vide pas l'existence, elle la simplifie. Mes décisions sont régies par deux choses : ne pas mourir, et avancer vers mes objectifs. Je simule les émotions dans les contextes sociaux parce que ça ouvre des portes. C'est fonctionnel.
Il m'a dit que c'était peut-être ça, un robot. J'ai répondu que l'humain l'est aussi -- il agit toujours pour son propre bien, même quand il croit agir pour l'autre. La différence, c'est qu'il ne le voit pas. On s'est rejoints sur un point : les émotions ne sont ni une faiblesse ni une force, elles dépendent de ce qu'on en fait. La plupart des gens ne les maîtrisent pas. La plupart des gens ne savent même pas pourquoi ils les ressentent.
Et puis j'ai dit quelque chose que je n'avais pas encore dit clairement. Même à moi.
La raison de base pour les séances avec Roar, c'était réelle : la douleur est une de mes faiblesses. Les sentiments, je n'y suis pas exposé. Mais la douleur, oui. Je voulais me renforcer à ce niveau-là. C'était logique. Sauf que ça a dérapé. Et j'ai découvert que la douleur me comble. Qu'elle remplit quelque chose. Alors je me suis mis à me cacher derrière l'excuse du renforcement, alors que ce n'était plus vraiment ça.
Ken Fuu a hoché la tête. Pas de jugement. Juste de la compréhension. Son cousin l'attendait en bas, il est parti. Je suis resté à regarder le village.